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Les gouvernements
Chapitre IV: L'affrontement

Le frère de Jésus, Simon, que les compagnons avaient surnommé le zélote à cause de ses relations avec les nationalistes palestiniens, questionna son aîné à son tour: "Jésus, un peuple a-t-il le droit d'éliminer son tyran?"

Ce dernier prit un certain temps avant de répondre:

"Il me semble qu'un peuple -comme tout individu, d'ailleurs- a le droit de paralyser l'action d'un ennemi qui lui fait du mal, le pille, le maltraite ou attente à sa vie ou à sa liberté. Si cet ennemi est une brute qui ne respecte rien, pas même la vie de ceux qui s'opposent à sa loi, il doit être combattu comme on doit combattre le mal partout où on le trouve. C'est même un devoir.

Mais attention! Il y a les tyrans qui oppriment par la force des armes et d'autres qui oppriment par la force des idées. Dans les deux cas, la liberté est brimée.

Or, neutraliser quelqu'un qui nous attaque avec une arme: c'est de la légitime défense.

Mais, personne ne doit tuer... pour une idée.

Si quelqu'un veut mourir pour une idée, soit! Mais s'il veut tuer pour imposer son idée, NON!

D'ailleurs, aucune idée ne mérite qu'on tue pour elle... ou qu'on se tue pour elle!

Pas même pour la liberté, la justice ou Dieu lui-même... car en bien des cas, entre les mains d'habiles et malhonnêtes gouvernements, ces abstractions sont de dangereux miroirs aux alouettes.

Les IDÉES, -comme les idéologies qu'elles engendrent- sont souvent discutables, interchangeables, maniables et éphémères. Elles se nourrissent à même les modes passagères, les courants de pensées du moment, les humeurs, les visions et les illusions de tous et chacun. Le fanatisme également.

Les idées ne sont pas la vérité.

Elles la survolent, l'explorent, la contournent, l'enveloppent parfois, la cernent souvent, mais n'arrivent jamais à se l'approprier complètement.

Seuls les menteurs et les illusionnistes prétendent tenir la vérité. La vérité est souvent pavée de mensonges.

Je ne dirai jamais: Je suis la voie, la vérité et la vie.

Je ne suis ni l'une ni l'autre. Je suis davantage mortel et faillible, mais je cherche inlassablement ce qui semble le plus vraisemblable.

Et je le communique à ceux qui veulent bien m'écouter.

La vérité n'est jamais complète, ni simple.

La vérité est comme un casse-tête compliqué: faite de petits morceaux jamais tous assemblés. Un morceau n'est pas le casse-tête, mais un petit élément de tout l'ensemble. Un petit morceau de la grande VÉRITÉ qui est, comme Dieu, inaccessible.

Méfions-nous des marchands de vérités. De vérités révélées surtout!

Il n'y a pas de vérités révélées: ce serait trop facile!

La vérité est quelque chose qu'il faut inlassablement chercher, ce qui la rend inconfortable à nos esprits souvent paresseux qui préfèrent davantage l'assurance de la vérité tout emballée.

Méfions-nous de la vérité de ceux qui veulent nous vendre un CIEL ou une PATRIE.

CIEL et PATRIE sont deux mots chargés d'émotion qui magnétisent la naïveté des gens exaltés, souvent sincères, par ailleurs.

CIEL et PATRIE sont deux mots incisifs qui divisent et séparent:
les élus des exclus,
les bons des méchants,
les sauvés des damnés,
les patriotes des gens tièdes,
les frères de sang des étrangers.

Depuis des siècles, des fanatiques et des illuminés tuent pour ces deux mots-là.

Pourtant, CIEL et PATRIE sont deux mots vides et creux qui servent de trompettes aux démagogues tous azimuts.

Il n'y a pas de CIEL quelque part.

Ciel et enfer sont au-dedans de nous-mêmes et personne ne peut nous y introduire ou nous en exclure.

Quant à la PATRIE, elle est concrètement là où je vis avec les miens et où sont mes biens. C'est l'espace tout petit que j'habite; le reste c'est du vide.

En principe, la patrie ne dépasse pas la clôture de mon jardin ou de mes champs, la dernière rue de mon village, les bornes de ma province. Au-delà de ces humaines et modestes frontières, l'hostilité et la méfiance des autres est déjà aux aguets. Personnellement, je suis de la ville de Nazareth dans la province de Galilée. À Nazareth, on a voulu me lapider, et quand je précise que je suis de Galilée, je sens le mépris de mes interlocuteurs et il s'en trouve toujours un pour se demander: "Que peut-il sortir de bon de la Galilée?"

L'espace de ma patrie ne se mesure pas en arpents ni en kilomètres carrés... mais en ouverture aux autres: voisins, concitoyens, étrangers.

Plus les autres sont nombreux dans ma petite patrie, plus celle-ci est grande et ouverte. Généreuse, souvent.

Moins j'ouvre la porte de mon coeur aux autres, plus ma patrie est petite et fermée. Mesquine aussi.

Personne ne peut me donner une patrie: ni un roi, ni un guerrier ni un patriote.

C'est moi qui la prends et l'occupe à la grandeur de ma générosité, de ma vision des choses et de l'espace que je veux bien prendre... et qu'on veut bien me laisser.

Certains se battent pour agrandir les frontières de leur patrie:
des rois, pour assouvir leurs ambitions et amasser plus d'impôts;
des riches, pour étendre leurs domaines et accumuler plus de richesses, souvent, en mettant à profit la sueur et le sang de leurs esclaves et de leurs mercenaires;
des nationalistes, pour se débarrasser des maîtres qui les oppriment et pour ensuite en servir d'autres tout aussi exécrables.

Ici, en terre d'Israël, nos patriotes se battent contre l'oppression romaine mais acceptent l'assujettissement de leurs prêtres.

Ici, en terre d'Israël, nos patriotes attendent un messie sauveur et rassembleur mais sont divisés en bandes rivales qui se font la guerre entre elles en éliminant sans regrets les gêneurs.

Ici, en terre d'Israël, nos patriotes veulent bâtir un pays mais chaque province est jalouse de son autonomie et de ses privilèges. Même, déteste et méprise l'autre. Par exemple, demandez à un Judéen quelle opinion il a d'un Samaritain ou d'un Galiléen?

Moi je vous dis: Nos chefs devraient être des rassembleurs, mais ils sont divisés entre eux par leurs ambitions et leurs intérêts, aussi partisans que mesquins.

Nos chefs nous perdent!

L'autorité de nos chefs -religieux et politiques- repose souvent sur la démagogie. Et la démagogie a toujours pour fondement le mensonge ou les demis-vérités.

Nos prêtres nous mentent!
Nos chefs politiques nous mentent!
Nos chefs militaires nous mentent!... Et quand ils ne mentent pas tout à fait, ils ne disent pas toute la vérité.

Nos chefs sont avant tout des hommes d'argent et de pouvoir qui gèrent d'abord l'intérêt des mieux nantis, bien avant celui des démunis.

Quand ils nous parlent du ciel ou de la patrie, -remarquez bien- ils en parlent presque toujours en termes de rentabilité et de profit. Ils pensent rentabilité et profit! Les citoyens sont avant tout des payeurs de taxes et les fidèles du Temple, des fils de Dieu sauvés qui ont une dette envers Lui et doivent subvenir à l'entretien du Temple et de ses prêtres.

Profit pour eux, d'abord. Pour les autres, ensuite, s'il y a des miettes.

Moi, je vous dis: Ciel et patrie ne se vendent pas et ne s'achètent pas! Ce sont des havres de paix enfouis au fond de nos coeurs. Personne ne peut nous les donner, ni nous les prendre... à moins de nous enlever la vie."

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