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En matière d'évangiles, il y a les canoniques et les apocryphes.
Les premiers, signées Matthieu, Marc, Luc et Jean se retrouvent dans n'importe quelle édition du Nouveau Testament.
Les seconds, attribués, entre autres, aux apôtres Jacques, Pierre, Thomas, Philippe ou encore Barthélemy, sont en revanche moins diffusés. L'Église -celle de Rome- s'en est démarquée à partir du IVe siècle. et n'a pas souhaité que leur fût fait trop de publicité, comme on le soulignait dans la page précédante. L'épithète même d'apocryphes ( littéralement: cachés) indique le statut qui leur est conféré. Ces évangiles sont interdits parce que ... non approuvés.
Or que leur manque-t-il donc qui puisse justifier une telle différence de traitement ?
L'essentiel de ce que s'attachent à transmettre les évangiles canoniques est le discours de Jésus, support de son enseignement. Au milieu du IIe siècle, Justin, l'un des premiers Pères de l'Église, (décapité en 165) fait référence à Jésus dans ses écrits apologétiques, non pas comme un personnage historique mais comme un Verbe incarné. On a vu là une tentative d'unir la doctrine chrétienne naissante avec la pensée platonicienne.
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Les miracles, eux, ne jouent qu'un rôle secondaire dans les évangiles canoniques. Par contre, dans de nombreux apocryphes, le merveilleux abonde. Les thèmes autour desquels ils s'organisent sont les mêmes que dans les canoniques: pour l'essentiel des guérisons et des résurrections. Toutefois, lorsqu'ils abordent le miraculeux, les auteurs apocryphes n'y vont pas à la petite cuillère. Les guérisons sont nombreuses et s'effectuent parfois à distance et les résurrections sont plus fréquentes que dans les canoniques.
Alors, pourquoi les apocryphes insistent-ils tant sur le merveilleux ? Faut-il y voir une volonté de mystification ?
Non, selon Geoltrain et Bovon. "Les apocryphes sont tout simplement les témoins de l'extrême diversité des traditions, des interprétations et des constructions théologiques qui furent le propre du christianisme ancien." S'ils ont pu être rapidement accusés d'hétérodoxie, voire d'hérésie, c'est lorsque s'est manifesté le désir d'unifier l'Église et de réorganiser son discours, dans le temps même où le pouvoir impérial passait au christianisme."
François Bovon, (à gauche) professeur à la Divinity School de l’Université de Harvard (Cambridge, Massachusetts), grand spécialiste de l’évangile de Luc et des Actes des apôtres. Il est l’auteur, entre autres, de : Luc le théologien (Labor & Fides, 1988), L’Évangile selon saint Luc (Labor & Fides, 1996-2001).
Pierre Geoltrain, (à droite) directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes Études (Paris), est spécialiste de l’histoire des idées et des origines du christianisme. Il dirige la publication avec François Bovon des Écrits apocryphes chrétiens pour la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard 1998 et 2005) et il a présenté le recueil Aux origines du christianisme (Gallimard, Folio, 2000

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Les apocryphes témoignent donc des diverses cultures dans lesquelles la foi chrétienne s'est répandue au Ier comme au IIe siècle de notre ère. Il n'est alors pas surprenant d'y retrouver les motifs de culture autre que la culture judaïque, surtout lorsqu'il s'agit des éléments qui permettent d'affirmer la divinité du héros de ces récits, Jésus.
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Pour présenter ce nouveau Dieu, il fallait bien lui prêter les caractéristiques propres à faire accepter l'idée qu'il en était un.
"Car les apocryphes ne sont pas nés des croyances populaires. Leur rédaction est l'oeuvre de clercs et de groupes de croyants cultivés qui connaissent les règles du genre et ont le sens de la mise en scène, même s'il est presque impossible de dire aujourd'hui où, quand et pour qui très précisément cette rédaction a été faite." (Geoltrain & Bovon)
Étant donné l'ère géographique de diffusion du christianisme primitif, principalement l'Empire romain et le pourtour du bassin méditerranéen, de nombreux points communs avec les récits de la mythologie grecque et romaine sont repérables dans les apocryphes.
Ainsi, à l'image d'Aslclepios, Jésus guérit par la parole, le toucher, le souffle.

Tel Hercule, Orphée, ou plus tard Énée, il descend aux enfers. L'aventure est passée sous silence dans les canoniques mais racontée, parmi d'autres, dans les Questions de Barthélémy, un texte apocryphe du IIe siècle:
Et lorsque les ténèbres se firent, moi, j'avais les yeux fixés sur toi, et je te vis disparaître de la croix. [...] Fais-moi connaître, Seigneur, où tu es allé en quittant la croix. Et Jésus répondit: Heureux es-tu, Barthélemy, mon bien-aimé, parce que tu as vu ce mystère. Maintenant, donc, je vais te faire connaître tout ce sur quoi tu m'as interrogé. Lorsque j'ai disparu de la croix, c'est alors que je suis descendu dans l'Hadès pour en faire sortir Adam et tous les patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, suivant la requête de l'archange Michel. (Tiré des Écrits apocryphes chrétiens, Gallimard 1997. p.268. Traduction de Jean-Daniel Kaestli)
Dans cette veine des merveilleux textes apocryphes, l'évangile de l'Enfance selon Thomas ne fait pas dans la dentelle, lui non plus. Il est fait mention d'une période de la vie de Jésus laissé de côté dans les évangiles canoniques. Et comme de juste, cette enfance est l'occasion de nombreux miracles. Ceux-ci confirment encore une fois la nature surhumaine du héros. Il insuffle la vie à des statuettes d'argile, ressuscite de petits camarades qui sont morts ou encore se montre en sagesse et en savoir très supérieur à ses professeurs. Mais il est fort possible que cet apocryphe attribué à l'apôtre Thomas soit un... faux..
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Geo Widengren, orientaliste et chercheur en histoire des religions à l'université de Stockholm, a mis en évidence que dans la mythologie iranienne, la naissance d'un être exceptionnel, appelé généralement à sauver l'humanité, était d'ordinaire annoncée par une étoile inhabituelle. En outre, cette naissance se déroulait d'ordinaire dans une grotte. Un tel tableau se trouve dans plusieurs apocryphes et en particulier dans La vie de Jésus en arabe. Rédigé à l'origine en langue syriaque, ce texte résulte vraisemblablement de la compilation tardive de traditions relativement anciennes. Difficile à dater, le texte n'en reste pas moins clair;

"Au temps de Moïse, le prophète, vivait un homme nommé Zoroastre. Un jour qu'il se trouvait assis près d'une source enseignant aux gens il leur dit: La vierge sera enceinte sans avoir connu un homme et sans que le sceau de sa virginité n'ait été rompu... Et la Bonne nouvelle de son fils se répandra dans les sept climats de la terre... et les Juifs le crucifieront à Jérusalem que Melchisédech a bâtie; il sera ressuscité d'entre les morts et montera au ciel. Quant au signe de sa naissance, vous verrez à l'Orient une étoile plus brillante que la clarté du soleil et des étoiles qui sont dans le ciel: car ce ne sera pas une étoile mais un ange de Dieu." (Écrits apocryphes chrétiens, Gallimard, 1997. p. 211. Traduction de Charles Genequand)
Ce motif du personnage divin né de l'union d'une vierge avec un dieu est sans doute l'un des plus répandus dans toutes les religions de l'histoire humaine. On le rencontre en Mésopotamie, vers - 1000 à propos du prophète Zoroastre dont la mère était une prêtresse, vierge, de la déesse babylonienne Ishtar. Il se trouve plus tard repris dans le mythe de Mithra, divinité plus tardive dont le culte naît de la rencontre (au IVe siècle av. J.-C.) de l'Orient et du monde grec après les conquêtes d'Alexandre. Le mithraïsme fleurit ensuite dans tout l'Empire romain. Il connut une certaine vogue pendant 9 siècles avant d'être absorbé par le christianisme, devenu la religion impériale sous Constantin, au IVe siècle.
D'autres personnages qui devinrent l'objet de quasi légendes après leur mort -sans être pour autant tous divinisés- se virent attribuer ce mode de venue au monde: Pythagore, Platon et même Jules César, pour n'en citer que quelques-uns. Motif récurrent dans plusieurs apocryphes, la naissance virginale de Jésus n'est exposée que dans deux Évangiles canoniques, ceux de Matthieu et de Luc.
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L'évangile de Marc, considéré comme le plus précoce des 4 évangiles, est muet sur la question de cette naissance miraculeuse et débute par le baptême de Jésus dans le Jourdain, de même que celui de Jean. Constat étrange dans la mesure où il est admis que Mathieu et Luc ont tous deux puisé dans l'évangile de Marc.
On croit que cette "miraculeuse naissance" que l'on trouve dans les évangiles de Luc et Matthieu serait dû à des interpolations, des ajouts postérieurs à la rédaction effective des textes, c'est-à-dire vers le IIe siècle, époque à laquelle le christianisme vient au contact du monde hellénistique. L'évangile de Marc, (antérieur à ceux de Matthieu et de Luc), était sans doute diffusé auprès des communautés juives. Or, le judaïsme ne requiert pas du Messie une naissance... divine. Il ne nécessitait donc pas ce genre de modification.
Les deux autres évangiles, rédigés en grec, ne bénéficiaient pas encore d'une large diffusion. Or, à l'occasion d'une copie (et ces copies furent nombreuses), il était possible de procéder à cet ajout qui n'aurait fait que répondre aux attentes d'un lectorat empreint d'une culture où un dieu incarné parmi les hommes devait naître d'une vierge.

Celse, philosophe latin dont l'oeuvre nous est connue surtout parce que le père de l'Église, Origène, l'a condamné, écrivait en 178: "Les chrétiens ont remanié le texte original des Évangiles trois ou quatre fois, ou plus encore, et l'ont altéré pour pouvoir faire valoir leur point de vue".

Ce même Origène (qui a condamné Celse) fait le commentaire suivant à propos de l'évangile de Mathieu: "Aujourd'hui, le fait est évident. Il y a beaucoup de diversité dans les manuscrits de l'évangile de Matthieu, soit par la négligence de certains copistes, soit par l'audace perverse de quelques-uns à corriger le texte, soit encore du fait de ceux qui ajoutent ou retranchent à leur gré, parce qu'ils veulent jouer le rôle de correcteurs."
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Donc, établissons dès maintenant qu'il n'y a pas de différences entre les évangiles canoniques et les évangiles apocryphes et il ne faut pas accorder aux uns plus de valeur qu'aux autres. Les deux corpus ont subi, au début de leur existence, le même genre de traitement: ajouts et modifications au gré des nombreuses copies successives et selon les besoins des missionnaires de la Bonne-Nouvelle.
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Ce qui va faire la différence est, pourrait-on dire, la valeur d'usage. Furent déclarés inauthentiques (au Concile de Nicée, 325) les textes qui n'étaient pas utilisés dans les communautés les plus importantes, au premier rang desquelles celle de Rome.
Par contre, les marges de l'Empire romain ont livré une quantité plus importante d'apocryphes que son centre, Rome.
Certains apocryphes ont pourtant bel et bien joué un rôle important dans la construction de l'imagerie chrétienne populaire. C'est le cas du voyage du Christ aux enfers, après sa mort. De même, le culte de la Vierge est entièrement constitué d'éléments apocryphes: l'annonciation et l'assomption, par exemples.
Et tel est bien l'un des intérêts majeurs de ces textes apocryphes qui sortent de plus en plus de leurs cachettes, celui de s'être emparé de mythes anciens et d'avoir su les métamorphoser pour les rendre dans une autre langue et un autre temps.
Jésus (le supposé Fils de Dieu) n'a rien écrit de toute sa vie et d'autres (ses disciples et ses fans) se chargèrent de transcrire son message pour nous le transmettre... selon leur vision.
Mais avec les années, les textes se multiplièrent comme des petits pains chauds et ce fut bientôt toute une nébuleuse de lettres et de récits qui se retrouva en circulation. Des textes que les chrétiens connaissaient bien et qu'on lisait à haute voix dans les assemblées de fidèles. On y entend aussi bien les évangiles de Luc que de Thomas ou les apocryphes de Pierre que de Jean.
Aux premiers temps de l'Église, ces textes n'ont rien de figé et ne sont pas sacralisés comme l'est aujourd'hui le Nouveau Testament. D'ailleurs, le Nouveau Testament en question n'existait pas, à l'époque.
Une telle liberté d'usage se révéla assez rapidement être un avantage autant qu'un inconvénient pour la jeune Église en formation.
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Et c'est au IVe siècle que sonna la fin de la récréation. Le concile de Nicée va fermer définitivement le canon catholique et définir autant solennellement que définitivement quels sont les textes sacrés qui vont être à la base de la foi chrétienne... catholique.
L'empereur Constantin, nouvellement converti au christianisme (par intérêt, faut le souligner) commande à Eusèbe de Césarée 50 Bibles... lisibles et portables. Le Concile de Nicée va alors accoucher des Livres sacrés qui composent encore aujourd'hui la Bible: les Livres sacrés de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau Testament
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Il est bon de se rappeler que c'est à partir du IIe siècle que l'on jugea bon d'attribuer des noms aux 4 textes évangéliques que nous connaissons.
MARC fut probablement le premier à écrire son texte, le plus court des 4, vers 65, à Rome. Il est généralement considéré comme un proche disciple de Simon (Pierre) comme en témoigne les textes de Papias évêque d'Hierapolis de la première moitié du IIe siècle. Son évangile est d'ailleurs mentionné par Justin sous le nom de Mémoires de Pierre. Il était destiné à un public juif nouvellement converti.
LUC fut rédigé un peu plus tard, vers 70-80, en Asie Mineure et sa rédaction fut attribuée à un médecin compagnon de Paul. Et neveu de Jésus.
Il était non-juif (gentil) avant de se convertir au christianisme. Son texte, ainsi que celui des Actes de Apôtres qui le complète, vise un public grec. C'est un premier essai sur les débuts du christianisme.
MATTHIEU daterait des années 80 également. L'auteur n'est pas l'apôtre Matthieu (Lévi), l'un des 12, comme on l'a longtemps cru. C'est plutôt un judéo-chrétien de culture grecque. Son évangile découpe l'enseignement du Christ en 5 parties et souligne que sa venue sur terre marque l'accomplissement des Écritures. Luc et Matthieu se seraient inspirés de Marc qui lui-même a reçu sa formation de Paul. Il se serait également inspiré d'une autre source aujourd'hui perdue (dite "Q").
Ces 3 premiers évangiles sont dits synoptiques (de syn optikos sous un même regard) car ils peuvent être lus en parallèle, ayant de nombreux passages largement comparables.
JEAN; son évangile est plus tardif; il fut écrit à Éphèse vers 95. Son texte est plus complexe et sa forme différente. Encore une fois, on a longtemps cru qu'il avait été rédigé par Jean, l'apôtre, le frère de Jésus. En fait, cet évangile serait le travail d'une école appartenant à la tradition de ce frère de Jésus. Le texte livre le résultat d'une interprétation poussée des paroles du Christ. À plusieurs endroits, il a l'hermétisme des évangiles gnostiques.
En résumé, aucun des 12 apôtres (si l'on croit que Jésus n'a eu que 12 apôtres) n'a écrit d'évangiles.
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Page 104: Les évangiles gnostiques: difficiles à décoder